Entretien avec Catherine Otte du Service d’Accrochage Scolaire le Seuil asbl
Comment est venue l’idée de créer le service d’accrochage scolaire le Seuil ?
Avant la création du service d’accrochage scolaire (SAS), je travaillais dans un service d’aide en milieu ouvert (AMO),Samarcande. Cette expérience en milieu ouvert m’a amenée à développer des projets invitant le jeune à se mobiliser dans des projets de solidarité et de citoyenneté actives. C’est dans cette logique que des contacts ont été pris avec l’asbl « Opération thermos » (aide aux sans-abris).
J’ai ensuite travaillé à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) pendant un an sur une recherche-action autour des projets d’année citoyenne tels que Solidarcité. C’est ainsi que j’ai entendu parler du concept «Service-étude » fort développé outre-Atlantique qui permet de combiner l’idée de service à la collectivité au programme de formation scolaire. C’est ainsi que plusieurs expériences de « service-étude » ont vu le jour au départ de l’AMO SOS-Jeunes. Ce projet s’est développé plus particulièrement au sein du Centre Scolaire Eperonniers-Mercelis, de la section professionnelle de Saint- Michel et de l’Athené Royal d’Ixelles. Un soutien financier ponctuel n’a, jusqu’à présent, malheureusement pas permis à ce projet de s’inscrire dans la durée. C’est dans cette même logique que le projet Seuil a vu le jour puisque notre projet pédagogique de SAS repose en quelque sorte sur le concept méthodologique de service-étude. Il me paraît essentiel de continuer à questionner le fonctionnement scolaire et ce, par l’inscription pérenne d’initiatives, telle que le service-étude, le plus en amont possible, et donc en milieu scolaire.
En novembre 2006, Seuil a obtenu un avis favorable au sein de la CODIPO (Commissions des Discriminations Positives) pour démarrer son projet de Service d’Accrochage Scolaire. Celui-ci a commencé en janvier 2007, nous avons trouvé la maison et fait les travaux. Toutefois, cette année-là a été expérimentale: nous avons bénéficié des frais de fonctionnement mais n’avons obtenu les emplois ACS annoncés qu’au mois de février 08. Nous avons donc jusqu’à présent fonctionné sur base de la mise sur pied de deux modules de formation sur une période bien limitée dans le temps à savoir un premier module de mars à juin 07 et un deuxième de mars à juin 08. Nous entamons donc notre première année scolaire complète dans des conditions « normales » de fonctionnement.
Comment un jeune atterrit-il au SAS ?
Nous accompagnons des jeunes, filles et garçons, qui pour des raisons diverses ont décroché de l’école ou de leur lieu de formation. Agés de 12 à 18 ans, ils viennent de tous réseaux d’enseignement confondus. Bien souvent, les jeunes qui arrivent ici sont des jeunes enmarge de l’institution scolaire et ce pour des raisons diverses (renvoi, problèmes familiaux et personnels importants, phobie scolaire…). L’accompagnement des jeunes par un SAS s’organise autour des articles 30, 31 et 31bis du décret du 30 juin 1998 (organisant les discriminations positives) et concerne des situations de renvoi (article 30, prise en charge de 3 mois renouvelable une fois), de « mise à l’écart » (article 31, un mois renouvelable une fois pour des jeunes toujours inscrits à l’école) et les situations de décrochage scolaire (article 31 bis, 3 mois renouvelable une fois).
Nous travaillons sur base volontaire du jeune et de sa famille. La première rencontre se fait en duo avec le jeune car il importe de l’entendre sur les raisons qui l’amènent à prendre contact avec notre service. Dans un deuxième temps, nous rencontrons bien évidemment les parents ou référents du jeune pour les entendre et leur expliquer notre manière de fonctionner. Lors de ces premières rencontres, nous nous assurons également qu’un travail de mobilisation des ressources existantes plus en amont (école, médiateur, CPMS, …) a été fait ! Dans la mesure des disponibilités d’accueil du « SAS Clémenceau », nous parlons également de leur projet afin que le jeune soit en mesure de « choisir » le type d’accompagnement qui lui semble le plus opportun au vu de ses envies et de la situation.
Dans la décision d’accueil du jeune, on prend aussi en compte l’accessibilité géographique, et le fait que le jeune puisse se sentir bien à Seuil, qu’on puisse susciter une accroche. Une fois que la décision a été prise avec le jeune, une prise en charge peut être envisagée. Les groupes sont mouvants puisque les jeunes n’arrivent pas en même temps et ne restent pas non plus le même laps de temps.
Comment travaillez-vous avec les jeunes ?
Nous tentons d’accueillir le jeune de la manière la plus neutre possible tout en prenant en considération son parcours et ses difficultés. Il n’est pas nécessaire que l’équipe qui accompagne au quotidien le jeune soit au courant de tout son parcours et des difficultés rencontrées. Cela permet d’entamer le travail sur des bases favorables et positives sans se leurrer toutefois sur les difficultés du jeune et les raisons qui l’amènent à Seuil. Quand un jeunearrive ici, la problématique scolaire est souvent la face émergée de l’iceberg. Le jeune vient avec des difficultés familiales et personnelles très importantes qui font que parfois, pendant un temps, la question scolaire reste complètement entre parenthèses. La prolongation (voire le renouvellement) de la prise en charge sera fonction du souhait du jeune – ou non – de retourner à l’école, du « bout de chemin qui a été réalisé » mais aussi des réalités scolaires (soit des places disponibles). Pour un jeune qui est en froid avec l’école, notre travail consiste à lui dire qu’il n’est pas responsable de tout mais qu’il a sa part de responsabilité dans ce qui est arrivé. C’est à partir de là qu’il faut travailler avec lui : qu’est-ce qu’on veut mettre en place ensemble pour éviter que ces choses ne se reproduisent, pour qu’il se sente « mieux dans ses bottes » et dans son parcours de formation?
Pour certains jeunes, c’est important de pouvoir faire un break, une pause dans la scolarité car leur parcours de vie fait qu’ils sont en réel décalage par rapport aux réalités et exigences scolaires ; il importe pour ces jeunes de défendre l’idée d’une « pause carrière scolaire ». Certains jeunes ont besoin de pouvoir prendre ce temps pour « prendre soin d’eux », vivre des expériences positives et mieux redémarrer. Il y en a qui savent vers quoi ils veulent tendre mais en raison de leur parcours de vie « laborieux », ils ne sont pas à même d’être réceptifs, à ce stade, aux choix de formations. Mais sauf situation exceptionnelle, je pense qu’il ne faut pas dépasser le temps d’une année scolaire dans un SAS. On reste dans la logique de l’obligation scolaire. Il faut que nous soyons très vigilants à ne pas faire perdurer les prises en charge car l’intérêt du jeune c’est avant tout d’aller le plus loin dans son processus de formation et d’en retirer quelque chose. Bien entendu, c’est très différent de travailler avec des jeunes de 13-14 ans, ou avec des jeunes de 16-17 ans. Pour ces derniers, alors en fin de scolarité, si le décrochage est bien installé, on n’est plus à un mois près, il vaut mieux s’assurer qu’on est en mesure de faire un travail de qualité. Par contre, pour des jeunes de 13-14 ans, l’important c’est que le jeune regagne une structure scolaire sans trop tarder !
Concrètement, comment le travail avec les jeunes est-il organisé au sein de ce service?
Nous sommes en mesure d’accueillir 16 jeunes dans le cadre des modules de formation collectif (4 groupes de 4 jeunes) ; nous privilégions le travail en petit groupe. Comme mentionné précédemment, c’est la première année scolaire où nous fonctionnons avec l’équipe au complet. Nous n’avons pas encore d’agrément ; ceci permet finalement à notre projet de s’ajuster au mieux aux réalités et difficultés rencontrées par le public que nous accompagnons. L’idée est de confronter le projet pédagogique à la pratique et de procéder aux ajustements nécessaires tout en proposant une aide sociale, éducative et pédagogique. Les modules de formation collectifs s’organisent sur la base du calendrier scolaire même si certaines activités de service et de rencontre nécessitent que les jeunes soient parfois présents en soirée, le mercredi après-midi ou le week-end. Notre projet pédagogique s’inspire en partie de la « pédagogie nomade » et se décline en différents pôles d’activités :
- un groupe « vécu » qui propose aux jeunes de vivre une série d’expériences citoyennes et de rencontres humaines.
Ces expériences permettent notamment de se frotter aux exigences et contraintes de la vie en groupe mais surtout d’agir et d’interagir comme « sujet acteur de solidarité ». Nous avons à coeur de rebondir sur les émotions citoyennes vécues lors de ces différentes rencontres et de mettre des mots sur les expériences vécues. Ces expériences permettent aux jeunes de se découvrir de « nouvelles » compétences, de gagner confiance en eux et de progressivement, modifier l’image que le jeune a de lui-même et son image auprès de son entourage (sa famille notamment).
- un groupe « besoin » qui permet aux jeunes de travailler des compétences scolaires de manière élargie et
transversale par des mises à niveau ainsi que des activités de dépassement pour travailler principalement les compétences en matière d’expression écrite et orale.
- un groupe « désir » qui se concentre sur la réalisation d’un projet collectif. L’accent est mis sur l’apprentissage
du processus qui mène à la réalisation d’un projet. Actuellement les jeunes travaillent par petits groupes à la réalisation d’un album rap et à l’écriture d’un synopsis de court-métrage. Il est important que le laps de temps entre les moments de réflexion du projet et celui de la réalisation ne soit pas trop long pour que les jeunes ne se découragent pas. Ce sont généralement des jeunes qui ont du mal à se projeter dans le temps donc si on leur dit que le projet va voir le jour dans 3 mois, ils se découragent.
- un pôle « projet du jeune et jeune en projet » qui concerne toute la maturation du projet de formation du
jeune entre le moment où il arrive au SAS et celui où il part. Il est important qu’un chemin se fasse autour des questions : « Où j’en suis et où je vais ? », « Qu’est-ce que j’ai envie de faire ? ». Cela peut se traduire sous forme de mise en stage, de rencontres de personnes ressources (écoles, centres P.M.S, etc.), la réalisation d’un CV, la recherche d’un patron, etc. Il est important de réussir à accompagner le jeune dans son projet de formation afin que le jeune y trouve un intérêt et que ni lui, ni les adultes qui l’entourent n’aient perdu leur temps. Cet accompagnement prend une forme individuelle et peut dépasser largement, pour certains jeunes, la question scolaire.
Comment intervenez-vous pour ramener les jeunes dans un parcours traditionnel ?
Si le jeune manifeste le désir de retourner à l’école, il est important de préparer au mieux son retour à l’école pour aboutir à quelque chose de positif. Il ne suffit pas de savoir qu’il y a une place disponible dans telle ou telle école. Nous organisons donc des rencontres avec les directions, les équipes éducatives et les enseignants dans la mesure du possible. Nous essayons d’identifier les partenaires qui vont pouvoir accompagner le jeune dans les meilleures conditions et sur qui on peut compter. Quand le jeune arrive à Seuil, il est très rare qu’autour de lui ne se soient pas déjà mobilisés plusieurs services. On essaie donc, dans l’intérêt de tous, de travailler en collaboration avec les autres personnes pour éviter de refaire ce que les autres ont déjà fait. Nous visitons aussi les écoles avec le jeune. C’est essentiel mais cela demande un accompagnement individuel important et parfois difficile à dégager
(faute de temps). Quand un jeune va en stage, on doit l’accompagner : si on lui donne l’adresse et qu’on lui dit : « Débrouille-toi ! », il y a neuf chances sur dix pour qu’il n’y aille pas.
Quant à la question de la réintégration, on n’a pas d’évaluation très objective car on en est toujours à l’expérience pilote et on n’a pas beaucoup d’écho sur le suivi des jeunes et la suite de leur parcours. Certains jeunes repassent à Seuil pour nous dire bonjour, donner des nouvelles mais ce n’est qu’une minorité. En termes de ressenti, je pense que globalement, on arrive à faire un petit bout de chemin avec le jeune. De là à dire qu’on peut travailler sur l’ensemble des difficultés qu’il rencontre et qu’on fait des miracles, certainement pas. Je crois qu’une expérience comme celle qu’on propose à Seuil doit inévitablement laisser des traces dans le vécu du jeune même si le déclic se fait parfois avec retard. Il nous importe de travailler principalement sur le « goût d’apprendre », l’envie de découvrir ! En termes de confiance en soi et de valorisation personnelle, je suis sûre qu’on marquedes points, acquis qui sont transposables lors du retour à l’école.
Quelles difficultés rencontrez-vous dans votre travail ?
Le comportement du jeune est parfois difficile à gérer. Certains jeunes qu’on nous a orientés et annoncés comme étant les plus horribles, ont été des leaders positifs incroyables en tirant le groupe vers le haut. Mais l’inverse est vrai aussi. Certains qui arrivent à Seuil sont très fragiles, à la limite de la santé mentale et sont capables du meilleur mais aussi, pour des raisons parfois obscures, de « pétages de plomb » incroyables. Dans ces moments là,il est important pour nous de gérer ces crises afin de préserver le groupe et de lui permettre d’avancer tout en pouvant soutenir le jeune dans son « pètage de plombs » sans que cela ne lui porte préjudice... Quand il y a 16 à 20 jeunes dans la maison, en plus des adultes, cela peut amener des tensions incroyables. Les jeunes qui sont accompagnés par notre service nécessitent beaucoup d’attention. On a de plus en plus de demandes qui émanent de l’enseignement spécialisé, ce qui pose question parce que certains de ces jeunes se font renvoyer du spécialisé pour les mêmes raisons qui les y ont amenés…
Globalement, que pensez-vous des services d’accrochage scolaire ?
Le projet de SAS est intéressant à condition de travailler en amont dans les écoles et d’utiliser toutes les ressources existantes afin de ne pas recourir trop vite à des services comme le nôtre ! En Région bruxelloise, il n’y a que trois SAS. Le nombre de places est donc limité à environ 60 au total. Si en amont, on peut mettre les moyens et développer un maximum de choses dans les écoles, l’idéal serait qu’une structure comme la nôtre n’existe pas…
On est loin d’un projet qui veut formater les jeunes à l’école. On se questionne régulièrement sur l’accompagnement que l’on propose aux jeunes puisque délibérément on a choisi une façon d’apprendre qui est, sur certains points, assez loin de ce qui est proposé généralement en milieu scolaire. Même si certaines écoles proposent des pédagogies alternatives, elles restent minoritaires. La question du sens des apprentissages est pour nous quelque chose d’essentiel. On est persuadé que l’absence de sens est un obstacle à l’apprentissage…
Les douze SAS en Communauté française se déclinent de manière assez différente, mais on doit absolument se retrouver sur une logique et des objectifs communs. Nous avons tendance à Seuil à nous dire qu’il importe de proposer quelque chose de différent à ce que propose l’école même si ce différent doit offrir la possibilité au jeune de poursuivre sa scolarité dans les meilleures conditions ! Beaucoup de jeunes qui nous sont orientés souhaitent aller à l’école mais ce retour à l’école n’est souvent pas possible en raison du manque de places disponibles. Ces jeunes ont-ils une place au sein d’une structure comme la nôtre ? A priori, je ne le pense pas même s’il nous arrive de faire un bout de chemin avec certains d’entre eux…





