Entretien avec Brigitte Welter du Service de médiation de la commune de Saint-Gilles
Qu’est-ce que le service de médiation scolaire de la commune de Saint-Gilles?
Suite aux émeutes de 1991, un engagement de médiateurs sociaux s’est organisé à Saint-Gilles. Dans l’équipe, une personne s’est spécialisée en médiation scolaire pour travailler à la mission locale des jeunes. Comme il y avait une forte demande, l’équipe a cherché un nouveau médiateur. C’est ainsi que je suis arrivée il y a sept ans. Depuis trois ans, le service de médiation scolaire se situe dans la maison de la prévention. Il est rattaché au service prévention de la commune de Saint-Gilles sous la direction d’un Echevin de la prévention et de la jeunesse. Il s’adresse à tous les saint-gillois et aux jeunes qui poursuivent leurs études dans les écoles de la commune.
A quel type de public s’adresse-t-il ?
Nous avons des permanences mais nous essayons d’être très disponibles. Si quelqu’un vient pour nous rencontrer, nous allons toujours l’accueillir car nous savons à quel point il est difficile de se déplacer chez nous. S’il n’y a pas un point d’accueil, les gens souvent ne reviennent pas parce que ça leur a demandé beaucoup d’énergie. Ce sont les jeunes qui se déplacent jusqu’au service, mais aussi les parents pour parler de la situation de leurs enfants soit parce qu’ils s’inquiètent, soit pour avoir plus d’informations ; ils viennent aussi parfois avec leurs enfants. On travaille principalement avec les jeunes de l’enseignement secondaire mais également avec le primaire ou le supérieur quand il y a des difficultés pédagogiques ou relationnelles avec d’autres élèves, un enseignant ou la direction. Il y a aussi des élèves qui viennent pour réfléchir à leur projet même si ça se passe bien au niveau scolaire. Ils cherchent quelqu’un qui les conseille, les encourage. Le public vient vers nous surtout par le bouche-à-oreille, il y a un lien de confiance à préserver.
Quel est votre rôle au sein du service ?
Nous exerçons un travail de médiation. On ne fait donc pas de suivi. Cela convient bien à des adolescents car ils peuvent trouver des adultes qui les soutiennent et qui sont à leur écoute sans les juger. Nous analysons la situation par rapport aux évènements passés et présents afin d’essayer de construire un projet positif pour le jeune. On réfléchit ensemble. On ne se substitue jamais aux parents ; s’il y a une décision à prendre, elle revient au jeune et à sa famille.
Le statut de médiateur a été défini avec les collègues des autres communes, également médiateurs, engagés par la Région bruxelloise; il existe une charte reconnue par la Région ainsi qu’un code de déontologie. En tant que médiateur, on se doit d’être neutre et indépendant. Nous ne sommes donc pas des « défenseurs du jeune à tout prix ». Nous offrons un service d’information et un espace de communication qui permet de faciliter le dialogue aussi bien entre les jeunes et les parents qu’au niveau des écoles.
Concrètement, en quoi consiste votre travail ? Collaborez-vous avec des acteurs de terrain ?
En tant que médiatrice, je me situe comme étant un lien entre les associations, les parents et les jeunes. Je soutiens des initiatives de partenariat en étant la personne-ressource par rapport au scolaire. On a une démarche vers tous les acteurs et à tous les niveaux et comme on est un ancien service, les différents acteurs de terrain de la commune connaissent la façon dont on travaille. Ainsi, que ce soit dans les maisons jeunes, dans les écoles de devoirs ou dans les services sociaux, on nous contacte régulièrement pour avoir de l’information ou pour nous adresser des familles. C’est intéressant d’être identifié sur la commune comme un service ressource pour le public mais aussi pour les travailleurs sociaux. Notre travail s’effectue autour de trois axes.
- Un axe individuel :
Il s’agit principalement de répondre à des demandes de familles confrontées à des problèmes scolaires, d’orientation ou de procédures d’exclusion définitive. Nous devons d’abord réaliser un travail de mise en confiance. Pour les parents et les jeunes, s’adresser à nous est souvent une démarche difficile surtout quand il s’agit de parler de mauvais points, de mauvais comportements. Les parents arrivent assez gênés et s’ils viennent avec leurs enfants, les relations sont souvent très tendues. Nous essayons de redonner du courage et de l’énergie aux enfants et aux parents. Ce n’est pas évident parce que le scolaire a souvent une place importante au sein du milieu familial et peut parfois être source de grandes souffrances voir de conflit au sein de la famille. Il faut donc essayer de temporiser pour que les parents reprennent confiance en leur enfant et que le jeune ait confiance en lui. C’est un travail compliqué parce que les jeunes ont souvent un parcours où ils ont été jugés négativement. Il y a donc tout un travail d’encouragement à mettre en place pour montrer qu’il y a des perspectives et qu’ils ont des capacités. On aide les jeunes à anticiper leur avenir proche, à déjà réfléchir à ce qu’ils veulent faire l’année prochaine afin qu’ils n’arrivent pas face à un choix contraint où ils doivent rapidement choisir une orientation sur la base d’un ou plusieurs échecs. On envisage les différentes possibilités. Notre travail peut s’avérer délicat car on informe les parents et les élèves de leurs devoirs, des choses basiques qui relèvent de leur rôle. Mais on renseigne aussi sur les consignes concernant le droit scolaire et notamment sur les recours. Si les parents ou le jeune le demandent, on les accompagne dans la rédaction de l’acte mais ce sont eux-mêmes qui le posent.
- Un axe collectif
Pendant les périodes où l’on a moins de demandes individuelles, on met en place différents projets collectifs centrés sur l’information aux parents, des jeunes et des travailleurs sociaux. On observe que l’enseignement secondaire est tellement complexe que les parents sont noyés et ne peuvent donc pas accompagner leur enfant dans leur projet et dans leur quotidien scolaire. On travaille en réseau pour informer le mieux possible. Quand il est question d’orientation, on a des contacts avec les centres psycho-médico-sociaux, les médiateurs dans les écoles, les écoles de devoirs et tout le secteur associatif. On remarque aussi que les travailleurs sociaux sont perdus dans les nouveaux décrets. On a organisé, notamment, avec la coordination du centre public d’action sociale (CPAS), une matinée d’information à destination des professionnels sur les nouveaux décrets et les questions que les travailleurs rencontrent dans leur travail. Le système est tellement complexe qu’il faut des gens spécialisés pour informer les travailleurs de manière complète et exacte qui a leur tour, pourrons informer le public.
- Un axe « Recommandations »
A partir des situations vécues par le public, notre service essaye d’interpeller les pouvoirs publics, et principalement la Communauté française puisque de façon générale, c’est surtout dans ce système général scolaire qu’il y a des problèmes. Ce travail se fait également en partenariat. On a notamment interpellé les décideurs politiques sur la sélection des élèves à l’inscription et on continue de le faire via le délégué des droits de l’enfant sur le problème des exclusions définitives qui sont nombreuses. Il y a des exclusions définitives, pour des motifs qui, certes, justifient une sanction, mais qui ne requièrent pas une exclusion définitive qui doit rester une sanction exceptionnelle.
A quel type de décrochage scolaire devez-vous faire face ?
Au lieu de parler de décrochage scolaire, je parlerais plutôt d’échec scolaire. Cette situation est une véritable catastrophe. Le taux d’échec est trop élevé au sein de nos écoles. L’échec démotive les enfants, les jeunes, par une pédagogie trop centrée sur l’évaluation. De cette manière, on néglige la qualité des apprentissages. On est tout le temps dans le contrôle de l’enfant. S’il rate, « c’est de sa faute » (il est paresseux, il n’a pas assez travaillé, il manque de concentration, il manque de méthode de travail, …). Pourtant tout processus d’apprentissage est complexe et il est essentiel d’accompagner l’élève dans ses difficultés, d’abord et avant tout, à l’école. Il faut replacer les responsabilités de chacun et chaque acteur doit assumer ses propres responsabilités. Le professeur est le pédagogue spécialisé dans les processus d’apprentissage. Il est important que l’enseignant, face à un élève qui rencontre d’importantes difficultés, puisse être épaulé au sein de l’école, par des collègues spécialisés en remédiation (logopèdes, orthopédagogues, …). Beaucoup de parents inscrivent leur enfant dans une école des devoirs (quand ils trouvent une place), mais l’enseignant reste la personne compétente et responsable des apprentissages de l’élève. C’est lui qui sait où en sont ses élèves et qui est capable de pouvoir identifier les difficultés de l’enfant. On dit souvent d’un enfant en échec scolaire qu’il n’a pas assez travaillé. Il faut chercher pourquoi il n’a pas compris : peut-être a-t-on été trop vite ou qu’il n’y a pas eu assez d’exercices ? On ne doit pas laisser un enfant dans des difficultés scolaires, sans remédier à ses difficultés (remédiation immédiate), avec de graves lacunes dans les apprentissages de base. Ce qui me fatigue, c’est de voir qu’on démultiplie les intervenants autour de l’école, mais finalement : qui s’occupe d’un enfant en difficulté scolaire ? Chacun se renvoie la balle mais on ne traite pas les causes pédagogiques des difficultés. Si un enfant a décroché, c’est parce qu’il a des feedbacks négatifs, qu’il se décourage, que les acquis de base sont trop fragiles. Il ne sait pas trouver tout seul une solution à son échec scolaire. Il a besoin d’adultes qui puissent lui réexpliquer, lui proposer des remédiations coordonnées entre les différents intervenants, un suivi plus individualisé au sein de l’école. Ce ne sont pas les parents qui peuvent le faire.
Quelles solutions proposez-vous pour faciliter l’accrochage scolaire ?
Il y a un énorme besoin de ramener la remédiation scolaire au sein de l’école. Il est nécessaire d’investir des moyens - menés par des spécialistes - qui traiteront les difficultés scolaires dans les établissements. Certaines écoles de l’enseignement secondaire organisent de la remédiation et il y a certainement des expériences intéressantes à développer. A terme, un service comme le nôtre devrait disparaître.
Il faut revoir la pédagogie et les processus d’apprentissage. Pour un élève, il est important d’être encouragé et valorisé. On doit revenir à une pédagogie de projets et travailler la motivation des enfants. Il est nécessaire que les apprentissages soient bien construits et de qualité. Ce n’est pas en faisant peur à un élève avec les points et les punitions qu’on va le motiver à étudier. Il est nécessaire de mieux prendre en compte la réalité des enfants dans la Région de Bruxelles-Capitale. Certains enfants vivent dans la précarité - dans des appartements minuscules par exemple - et développent des problèmes de développement psychomoteur. Il faut permettre aux enfants de bouger quand ils sont jeunes. Il faut également se soucier des besoins vitaux des enfants (notamment alimentaires) et promouvoir la gratuité des repas chauds, des garderies, des frais scolaires. Il faut tenir compte des langues qui sont parlées à la maison et du multilinguisme que vivent de nombreux enfants à Bruxelles.
Il est nécessaire de mieux encadrer les écoles. Celles-ci doivent d’autant plus respecter les décrets qu’elles reçoivent des subsides de la Communauté française. Je ne trouve pas normal qu’il faille remettre un nouveau décret « mixité sociale » parce que quelques écoles font de l’élitisme. Pourquoi toutes les écoles doivent-elles perdre leur temps avec les procédures d’inscription pour quelques écoles qui font de la sélection ? Il n’est pas normal que certains directeurs d’écoles ne respectent pas les décrets scolaires. Cela donne l’image d’une société peu démocratique. Les écoles vivent un peu comme des entités isolées, chacune refermée sur sa réalité ; il n’y a pas suffisamment de solidarité entre elles.
Il faudrait revoir le plan de carrière de la fonction enseignante. Les conditions d’accès à l’emploi sont difficiles ; par exemple, on ne prend pas en compte l’ancienneté pour une personne expérimentée qui souhaite s’orienter vers l’enseignement. Et il y a une grande précarité en début de carrière : un enseignant « débutant » risque de se retrouver dans une école plus difficile. Par contre, une fois qu’il est nommé, l’enseignant a de fortes chances de passer toute sa carrière dans une même école. Il devrait y avoir une meilleure gestion des ressources humaines et des plans de carrière. En outre, je trouve vraiment dommage qu’il n’y ait pas plus de solidarité au sein des équipes pédagogiques, entre collègues.





